La pénurie de main-d’œuvre

La Banque de France a alerté la semaine dernière sur les fortes difficultés de recrutement auxquelles sont confrontées les entreprises en France. Difficiles à mesurer, les pénuries de main-d’œuvre ont des causes variées qui peuvent être en partie traitées par des politiques publiques adaptées.

L’actu

En France, l’emploi salarié a retrouvé dès la mi-2021 son niveau d’avant la crise sanitaire liée au Covid-19, note la Banque de France, la banque centrale française, dans une étude publiée la semaine dernière. Elle affirme que la moitié des entreprises sont désormais confrontées à « des difficultés fortes de recrutement », et ce alors même que le chômage reste à un niveau élevé, à 8 %.

« Je suis très frappé : tous les patrons que j’ai vus cet été, même avant l’été, leur sujet numéro un, ça n’est plus la pandémie, c’est le recrutement », a déclaré fin août à Paris le président du syndicat patronal Medef, Geoffroy Roux de Bézieux. Interrogée fin août par La Tribune, l’économiste Charlotte de Montpellier estime que « cette pénurie de main-d’œuvre pourrait rendre la reprise moins solide pendant plusieurs trimestres ».

Depuis juin, le site de Pôle emploi recense chaque jour plus de 900 000 offres d’emploi, avec des pointes à plus d’un million d’offres, contre 700 000 habituellement. Contacté par Brief.eco, Pôle emploi précise que ce haut niveau est lié à la reprise économique, mais également à l’intensification des partenariats passés avec d’autres sites de recrutement.

Clin d’oeil
L’éclairage
Ce qu’est la pénurie de main-d’œuvre

La pénurie de main-d’œuvre correspond à une situation dans laquelle le marché du travail ne parvient pas à ajuster l’offre de travail à la demande de travail, la seconde étant supérieure à la première. Il ne faut pas confondre le « sentiment de pénurie », par exemple celui ressenti par une entreprise qui ne parvient pas à recruter parce qu’elle propose un salaire inférieur à celui du marché, avec la véritable pénurie de main-d’œuvre, explique le Cirano, un centre de recherche canadien [PDF]. La pénurie survient lorsque plusieurs critères se cumulent, tels qu’un taux de chômage faible dans la profession en question et une augmentation importante des salaires dans ce même métier. Dans un article publié en 1998 aux États-Unis, les économistes Malcolm Cohen et Mahmood Zaidi notent qu’un pays au taux de chômage élevé peut connaître des pénuries de main-d’œuvre, mais que celles-ci se concentrent seulement dans une région, un secteur ou un métier particulier.

Mesurer la pénurie

Dans leur article, Malcolm Cohen et Mahmood Zaidi précisent que « contrairement au taux de chômage », il n’existe pas un mode de calcul accepté à l’échelle internationale « pour mesurer la pénurie de main-d’œuvre ». Cependant, plusieurs indicateurs permettent d’évaluer les tensions sur le marché du travail. En France par exemple, l’institut national de statistiques Insee mesure chaque mois les difficultés de recrutement, correspondant à la proportion d’entreprises déclarant rencontrer des difficultés pour recruter. L’Insee a également mis au point un « indicateur de pénurie de main-d’œuvre ». Celui-ci est défini comme la proportion d’entreprises signalant être empêchées de développer leur activité comme elles le souhaiteraient en raison d’un manque de personnel.

2,2 %

Dans l’UE, le taux d’emplois vacants était de 2,2 % à la fin du deuxième trimestre 2021, selon l’institut européen de statistiques Eurostat. Ce taux, qui a doublé en 10 ans, évalue la part, parmi l’ensemble des emplois, des postes libres, nouvellement créés ou inoccupés, ou encore occupés et sur le point de se libérer, pour lesquels des démarches actives sont entreprises pour trouver le candidat convenable. Le taux d’emplois vacants était particulièrement élevé en Belgique (4,2 %). Il s’élevait à 1,9 % en France et à 2,9 % en Allemagne.

Différentes causes

Cette année, en France, les métiers du BTP et de l’action sociale (aides à domicile et aides ménagères) présentent les plus fortes difficultés de recrutement, selon une enquête publiée en mai [PDF] par Pôle emploi. La restauration peine aussi à recruter. Dans ces métiers en tension, « il y aura forcément des augmentations » de salaire « l’année prochaine », a déclaré fin août Geoffroy Roux de Bézieux. Outre l’attractivité du poste et le niveau du salaire, les pénuries de main-d’œuvre peuvent également provenir d’un manque de compétences. Dans une étude publiée en 2020, la Dares, le service des statistiques du ministère du Travail, cite le secteur informatique où « le déficit de main-d’œuvre est difficile à combler sans formation ». La pénurie peut aussi relever d’une inadéquation géographique entre les demandeurs d’emploi et les emplois à pourvoir. Les difficultés de recrutement peuvent enfin provenir des critères des employeurs, comme le souligne le professeur de sociologie Marc Zune. Dans un article publié en 2014, il note que les grandes entreprises, qui « ont des attentes réalistes par rapport au marché du travail », ont moins de difficultés à recruter que « les patrons de PME qui s’attendent à ce que les candidats leur ressemblent dans leur esprit entrepreneurial ».

Aides à la mobilité et à la formation

Face à la pénurie de main-d’œuvre, les entreprises peuvent augmenter les salaires, mais aussi changer leurs critères d’embauche ou faire appel à l’immigration, détaille le Cirano. Des politiques publiques peuvent également être menées, par exemple en matière de mobilité géographique. Ainsi, Action Logement, un organisme animé par les partenaires sociaux, propose sous certaines conditions une aide au déménagement de 1 000 euros pour les personnes ayant trouvé un nouvel emploi ou souhaitant se rapprocher de leur lieu de travail. Le gouvernement a par ailleurs lancé sur la période 2018-2022 un « plan d’investissement dans les compétences ». Doté de 15 milliards d’euros, il vise à « former 1 million de demandeurs d’emploi peu ou pas qualifiés et 1 million de jeunes éloignés du marché du travail » en particulier pour « répondre aux besoins de recrutement des entreprises, notamment pour des métiers en tension ».

Pour aller plus loin
MESURE LIMITÉE

Dans une analyse publiée en 2014, le professeur de sociologie Marc Zune estime que les pénuries de main-d’œuvre relèvent plus souvent d’une impression que d’une réalité. Il critique la pertinence des outils de mesure des tensions sur le marché du travail.

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COMPÉTENCES

Dans un article publié en 2020 sur le site de BSI Economics, un cercle de réflexion, l’économiste Sandra Nevoux analyse les difficultés de recrutement sur le marché du travail français. Elle estime que ces difficultés proviennent pour l’essentiel des lacunes des candidats en termes de compétences.

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