Les biens communs

Le lancement d’un chalutier géant la semaine dernière à Concarneau fait craindre aux petits marins pêcheurs un « mépris du bien commun ». Les économistes envisagent de plusieurs manières la gestion des biens communs, tels que les bancs de poissons.

L’actu

La société France Pélagique, filiale française du groupe néerlandais Cornelis Vrolijk, a inauguré vendredi dernier à Concarneau, dans le Finistère, le chalutier géant Scombrus. Il est prévu que ce navire long de 81 mètres pêche environ 120 tonnes de poissons par jour (harengs, sardines, merlans bleus, chinchards et maquereaux) au large de l’Irlande, de l’Angleterre, de l’Écosse et dans le golfe de Gascogne. Débarquée aux Pays-Bas, cette pêche est destinée aux marchés d’Afrique, d’Europe et d’Asie.

Plusieurs associations de défense de la petite pêche côtière, dont Pleine Mer et Bloom, avaient invité les pêcheurs et les citoyens à se réunir vendredi dernier pour protester contre cette inauguration. La manifestation a été interdite par arrêté préfectoral. 150 personnes se sont cependant rassemblées dans le port pour dénoncer les « chalutiers géants fossoyeurs de la pêche artisanale ».

Les petits marins pêcheurs critiquent « l’industrialisation du secteur » responsable selon eux d’un « pillage des écosystèmes marins » au « mépris du bien commun ». En économie, les bancs de poissons sont assimilés à des biens communs.

Clin d’oeil
L’éclairage
Ce qu’est un bien commun

En économie, les biens sont classés selon deux notions : l’exclusion – selon que l’usage du bien est ou non exclusif – et la rivalité – selon que la consommation du bien limite ou non celle des autres. Selon cette classification, il existe quatre catégories de bien : privé, de club (ou à péage), public et commun. Un bien commun est non exclusif – personne ne peut être exclu de sa consommation – tout en étant rival – il existe en quantité limitée, si bien que son utilisation par un individu ou une entreprise réduit celle des autres. C’est par exemple le cas des poissons dans un océan : tout le monde peut les pêcher, mais un poisson pêché par un individu n’est plus disponible pour les autres. Parmi les biens communs figurent l’eau potable (nappes phréatiques), les forêts, les pâturages ou encore le spectre électromagnétique, dont certaines bandes de fréquences sont actuellement allouées en France aux opérateurs téléphoniques pour le déploiement de la nouvelle génération de réseaux mobiles 5G.

La surexploitation des ressources

Parce qu’il est non exclusif tout en étant rival, le bien commun est voué à être surexploité, selon le biologiste américain Garrett Hardin. Dans un article intitulé « La tragédie des biens communs » publié en 1968, il prend l’exemple d’un pâturage ouvert à tous. Selon lui, chaque éleveur, en tant « qu’être rationnel », a intérêt à faire paître toujours plus d’animaux, puisque le produit de leur vente lui revient entièrement alors que les effets négatifs du surpâturage tels que la raréfaction des herbes nourrissantes sont partagés entre tous. Le problème, poursuit-il, est que cette logique est partagée par l’ensemble des bergers qui se retrouvent ainsi « enfermés dans un système qui les oblige à augmenter leur troupeau sans limites », jusqu’à rendre les terres infertiles. Garrett Hardin en conclut que « le libre usage des biens communs conduit à la ruine de tous ».

Les solutions possibles

Dans son article, Garrett Hardin met en avant deux solutions pour empêcher la surexploitation des ressources : la privatisation – le bien commun est vendu à un ou plusieurs propriétaires privés – ou la gestion par la puissance publique. Dans ce cas, les pouvoirs publics peuvent exploiter directement la ressource ou en réglementer l’accès, par exemple à travers un système de quotas. C’est la solution retenue par l’Union européenne pour gérer les ressources halieutiques (relatives à la pêche) dans les eaux européennes de l’Atlantique et de la mer du Nord. Chaque fin d’année, les ministres chargés de la pêche des États membres de l’UE négocient les autorisations pour l’année suivante. Ils déterminent en particulier les taux autorisés de capture (TAC) par espèce. Chaque État membre reçoit ensuite une part fixe de ces TAC, c’est ce qu’on appelle les quotas nationaux.

41 %
des stocks de poissons surexploités

Malgré les quotas de pêche, 41 % des stocks de poissons (partie exploitable de la population d’une espèce dans une zone donnée) analysés dans les eaux européennes de l’Atlantique-Nord étaient surexploités en 2017, selon les données fournies en 2019 par le CSTEP, le comité scientifique chargé de conseiller la Commission européenne. Ce taux était de 90 % à la fin des années 1990. Cette amélioration est toutefois à relativiser, selon un rapport publié par l’Assemblée nationale en 2019. Il souligne que « parmi les stocks non surexploités, 59 % sont au-delà des limites de sécurité biologique », c’est-à-dire que la survie de ces poissons, sans être directement menacée, n’est pas pour autant garantie à moyen terme.

La gestion collective

Dans un ouvrage publié en 1990, l’économiste américaine Elinor Ostrom envisage une troisième solution pour empêcher la surexploitation des ressources, celle de l’autogestion. Selon elle, l’exemple du pâturage donné par Garrett Hardin suppose que les éleveurs agissent comme s’ils ne se connaissaient pas. Or dans les faits, explique-t-elle, un bien commun est le plus souvent gouverné collectivement par ses utilisateurs. Elle s’appuie sur l’étude de nombreux cas à travers le monde, avec des ressources variées (forêts, prairies, systèmes d’irrigation, pêcheries, etc.) et des groupes d’utilisateurs allant de 50 à 15 000 personnes. Elinor Ostrom démontre qu’en édictant leurs propres règles, ces communautés peuvent obtenir de meilleurs résultats que ceux offerts par la propriété privée ou l’intervention publique. En 2009, elle reçoit le prix Nobel d’économie pour avoir ainsi remis en cause « l’idée classique selon laquelle la propriété commune est mal gérée et doit être prise en main par les autorités publiques ou le marché », selon les termes du comité.

Pour aller plus loin
SURPÊCHE

Le site Reporterre explique comment la pêche industrielle se traduit par une surexploitation des stocks de poissons sur les façades maritimes françaises en dépit des quotas de pêche. Il présente aussi le modèle de la pêche artisanale, qui fonctionne en autogestion.

kickerLire l’article.
GOUVERNANCE

Dans un article pédagogique diffusé sur le site du Centre de ressources en économie-gestion de l’académie de Versailles, le professeur d’économie Jean-Pierre Goueythieu présente les biens communs et la manière dont ils peuvent être gérés. Il aborde aussi la question des nouveaux biens communs produits par l’économie de la connaissance.

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