La multiplication des taux négatifs

Des États, des grandes entreprises et même certains particuliers empruntent désormais à des taux d’intérêt négatifs. Cela signifie que certaines banques et certains investisseurs sont prêts à payer pour prêter de l’argent.

L’actu

L’Allemagne a émis mercredi dernier des titres de dette sur 30 ans à taux d’intérêt négatif, une première mondiale pour des obligations à si longue échéance. Les investisseurs ont acheté 869 millions d’euros sur les 2 milliards d’euros disponibles, selon l’Agence des finances, le service chargé de gérer la trésorerie de l’État allemand. Ces investisseurs ont donc accepté d’acquérir des obligations dont le rendement moyen est de -0,11 %, autrement dit de payer le Trésor allemand pour lui prêter de l’argent. Cette situation existait déjà pour les obligations à échéances plus courtes en Allemagne et dans plusieurs autres pays tels que la France, où l’État emprunte sur 10 ans à taux négatifs depuis juin. Certains particuliers empruntent également à taux négatifs. La banque danoise Jyske Bank propose depuis début août à ses clients deux prêts immobiliers, l’un sur 7 ans, l’autre sur 10 ans, à taux d’intérêt négatifs. Jyske Bank précise que les particuliers ne pourront pas gagner de l’argent en empruntant, puisqu’ils doivent également s’acquitter des frais de commission et d’assurance. En France, le Code civil interdit aux banques commerciales de prêter de l’argent à taux négatifs aux particuliers.

L’éclairage

En quoi consiste un taux d’intérêt ?

Les intérêts d’un prêt sont la rémunération sur laquelle un prêteur et un emprunteur s’entendent pour que le premier prête de l’argent au second sur une période prédéterminée. Le taux d’intérêt est le pourcentage des intérêts annuels par rapport au montant prêté. Quand une entreprise emprunte auprès d’une banque, le taux d’intérêt détermine le coût de ce prêt. Appliqué à l’épargne, un taux d’intérêt correspond à son rendement annuel, par exemple lorsqu’un particulier place de l’argent sur un Livret A. Il existe deux taux différents : nominal et réel. Le taux d’intérêt nominal est celui effectivement payé par les emprunteurs et perçu par les épargnants. Le taux d’intérêt réel est corrigé de l’inflation (la hausse des prix). Prenons l’exemple d’Yves qui place 100 euros sur un compte dont le taux d’intérêt nominal est de 2 %. Au bout d’un an, il dispose donc de 102 euros. Si dans le même temps l’inflation a été de 3 %, Yves a désormais besoin de 103 euros pour s’offrir ce qu’il pouvait s’acheter avec 100 euros l’année précédente. Il a donc perdu de l’argent en plaçant son épargne. En effet, le rendement réel, calculé en déduisant le taux d’inflation (3 %) du taux d’intérêt nominal (2 %), est dans ce cas négatif, à -1 %. Si un taux nominal est rarement négatif, les taux réels l’ont été à plusieurs reprises, notamment dans les années 1970, lorsque l’inflation était élevée.

Comment un taux d’intérêt nominal peut-il être négatif ?

Après la crise économique de 2008, les banques centrales ont utilisé plusieurs outils pour relancer la croissance. Elles ont baissé leur taux directeur, c’est-à-dire le taux d’intérêt des prêts qu’elles accordent aux banques commerciales, parfois jusqu’à des niveaux négatifs comme en Suisse ou en Suède. Plusieurs banques centrales, dont celles du Japon ou de la zone euro (BCE), ont aussi appliqué un taux d’intérêt négatif sur les réserves excédentaires que les banques commerciales placent auprès d’elles. Plutôt que de placer leurs liquidités à des taux négatifs, les banques pourraient « détenir directement du cash », relèvent dans un article publié en 2016 Christophe Blot et Paul Hubert, deux économistes de l’OFCE, le centre de recherche en économie de Sciences Po. Mais « il existe des coûts à la détention de monnaie sous forme de billets » en grandes quantités tels que les frais d’assurance ou de surveillance. Plusieurs banques centrales, comme la Réserve fédérale américaine ou la BCE, ont également mené des politiques dites d’assouplissement quantitatif, consistant à racheter massivement des obligations (titres de dette des États ou des entreprises) détenues par les banques commerciales. Ces politiques, qui visaient à inciter les banques à développer leurs prêts auprès des entreprises et des particuliers, ont également eu pour effet de pousser ces banques à racheter de nouvelles obligations en acceptant des taux d’intérêt très faibles et parfois même négatifs.

Comment se forment les taux d’intérêt dans la théorie économique ?

Selon les économistes néoclassiques tels que le Britannique Stanley Jevons (1835-1882) et l’Américain Irving Fisher (1867-1947), le taux d’intérêt est le prix à partir duquel les ménages acceptent de renoncer à une consommation immédiate pour épargner. Cette analyse est contredite par l’économiste britannique John Maynard Keynes dans un ouvrage publié en 1936. Selon lui, l’épargne ne relève pas d’un choix, mais correspond au revenu disponible après la consommation. Il ne croit donc pas que le taux d’intérêt récompense la non-consommation. Il défend ce point de vue en montrant que certains individus épargnent sans placer cet argent et donc, sans obtenir d’intérêts. Il estime d’ailleurs que les individus ont naturellement une « préférence pour la liquidité », c’est-à-dire pour la détention de pièces et de billets. Dans cette logique, le taux d’intérêt est, selon lui, le prix à partir duquel les ménages acceptent de renoncer à la liquidité [PDF] et de prêter leur argent. Dans un article paru en 1958, l’économiste américain James Tobin estime que la formation du taux d’intérêt n’est pas seulement liée à la renonciation à la liquidité, mais également à l’aversion au risque, c’est-à-dire à la peur de perdre, dont le degré varie selon les individus. Ainsi, plus ces derniers ont un tempérament prudent, plus ils exigeront un intérêt élevé pour rémunérer leur prise de risque.

Pour aller plus loin

Taux négatifs en questions. Dans un article sous forme de questions-réponses, Les Échos expliquent quelles sont les conséquences des taux négatifs sur les emprunts immobiliers, l’épargne, la dette publique française ou encore la santé financière des banques. L’article est complété par un podcast d’une vingtaine de minutes détaillant ce que signifie pour un État d’emprunter à taux négatifs.

Pour ou contre. Dans son blog hébergé par le magazine Alternatives économiques, le professeur de sciences économiques et sociales Martin Anota explique pourquoi certaines banques centrales ont mis en place des taux d’intérêt négatifs. Il présente les thèses des économistes en faveur de ce nouvel outil, mais aussi les arguments de ceux qui y sont opposés.

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